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 So you found a new horizon ...

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Sayanel McHurley

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Messages : 19
Date d'inscription : 17/09/2009

MessageSujet: So you found a new horizon ...   Jeu 17 Sep - 17:59

La dernière nuit. C’était la dernière nuit que je la voyais. Je n’avais plus que quelques heures avant que les hurlements ne retentissent, avant que ma vie à Poudlard ne prenne fin. Dans quelques heures, je devrais fuir avec tous les miens. Dans quelques heures, je devrais quitter Psyché … A cette pensée, une douleur sourde et insupportable étouffait tout mon être, et je m’efforçais de ne voir devant moi que l’instant présent. L’heure du départ arriverait bien assez tôt comme ça …

« Sayanel. »
Je m’arrêtais au milieu des escaliers et me tournais vers Psyché. Sa main avait retenue la mienne, et elle me regardait à présent avec défi, comme elle l’avait fait si souvent depuis que je la connaissais. J’aurais été tenté de sourire si ses yeux n’avaient pas lancé des éclairs … Mais pour la première fois, sa colère n’était pas dirigée vers moi. Pourtant, je ne tenais pas à écouter ce qu’elle avait à me dire. Je connaissais chacun de ses arguments pour les avoir entendus une dizaine de fois au cours des deux heures précédentes, et je ne voulais pas les entendre une nouvelle fois. Je ne fuyais pas pour sauver ma vie ni celles de mes semblables, mais pour préserver la sienne. Les humains ne devaient pas apprendre la relation bien particulière que nous avions, elle et moi. Je ne voulais même pas imaginer ce qu’ils lui feraient pour lui faire « expier ses fautes ».
« Tu ne … »
Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase : mes lèvres s’étaient posées sur les siennes, impérieuses. Elle tenta vainement de me résister, je sentis ses mains se poser à plat sur ma poitrine et essayer de me repousser, mais je ne reculais pas d’un pouce. Au contraire, je resserrais mon étreinte autour d’elle et emprisonnait son visage entre mes mains. Petit à petit, elle s’abandonna dans mes bras et me rendit mon baiser, enfin. Je ne voulais pas perdre les précieux instants qui nous restaient à de vaines discussions. Une dernière nuit avec elle …

A contrecœur, je détachais mes lèvres des siennes, et attrapais à nouveau sa main. Il n’était pas question que nous perdions le contrôle au milieu de cet escalier, même si j’en mourrais d’envie. Et je pouvais lire dans ses yeux qu’elle ne demandait que ça, elle aussi. Avec un sourire, je l’entraînais vers le couloir, et poussais la porte de la salle sur Demande. Une chambre magnifique s’ouvrit devant nous, et je haussais un sourcil, vaguement étonné. La salle avait exaucé le moindre de mes désirs … Et ceux de Psyché, visiblement. Je n’avais pas pensé à la cheminée, qui flamboyait doucement dans un coin de la pièce, réchauffant sensiblement l’atmosphère. Psyché craignait-elle donc d’avoir froid ?
La question ne m’occupa pas plus longtemps l’esprit : Psyché avait entouré mon torse de ses bras et reprenait notre baiser là où nous l’avions laissé quelques instants plus tôt. Ses lèvres capturèrent les miennes avec passion, et je poussais un gémissement de satisfaction.
Lentement, je fis glisser sa robe noire de ses épaules, sans cesser de l’embrasser comme si ma vie en dépendait. Mes doigts coururent sur sa peau nue, déclenchant des frissons que je savourais avec délectation. Je descendis le long de sa colonne vertébrale, caressais le bas de son dos puis remontais jusqu’à sa poitrine. D’une main, je la pris dans mes bras et la déposait délicatement sur le lit. Cette fois, je comptais bien faire les choses dans les règles. Le parc, les salles de classe vides … Psyché méritait mieux que ça.

Le silence avait finalement repris ses droits dans la salle sur demande. Psyché s’était endormie dans mes bras, peu avant que le ciel ne commence à s’éclaircir. A présent que le soleil était sur le point de se lever, j’étais en retard. Dans quelques minutes, les sorciers allaient se mettre à hurler, et les vampires seraient pris en chasse … Etais-ce ma faute ? Avais-je réellement inspiré le crime atroce de la veille ? S’il ne m’avait pas vu avec Psyché, Warren aurait-il essayé de prendre cette jeune fille de sixième année dans son lit, pour se rendre compte que les humaines n’étaient pas assez résistantes pour ses bras puissants ? Il avait violé une morte sans même s’en rendre compte, puis s’était repu de son sang jusqu’à ce qu’elle soit froide entre ses bras, brisant tous les accords qui toléraient notre présence à Poudlard. Et dans quelques minutes, la chasse serait donnée … Il fallait que je parte. J’étais sans doute le dernier encore au château, insouciant de l’épée qui oscillait au-dessus de ma tête.
J’étais pourtant incapable de bouger, figé au milieu du lit aux draps défaits. Le visage de Psyché était posé dans le creux de mon cou, et je n’arrivais pas à détacher mes yeux de ce spectacle. Je caressais du regard ses mèches de cheveux collés sur son front par la sueur, le contour de ses lèvres légèrement entrouvertes … Son corps était brûlant contre ma peau, et je sentais chacun des battements de son cœur comme s’ils étaient miens. J’aurais pu rester ainsi pendant des heures, pendant des jours, sans jamais me lasser du spectacle. Et pourtant, je ne m’étais jamais senti aussi mal. Cette nuit avait été la meilleure de ma vie, sans aucun doute. Et également la pire, puisque c’était la dernière … J’étais plus heureux que jamais, et une douleur atroce me broyait la poitrine.
Avec une douceur infinie, je repoussais Psyché et la couchais à côté de moi, sur les oreillers en bataille. Par reflexe, ses mains recherchèrent les miennes, mais ne trouvèrent que le vide. Incapable de supporter une seconde de plus la vision de la seule femme que je me savais capable d’aimer, j’avais disparu de la pièce.


La nuit était déjà bien installée quand je pénétrais dans la rue déserte et m’avançais lentement vers une des maisons du quartier. Dévoré par la curiosité, je promenais mon regard autour de moi, gravant chaque détail dans ma mémoire. L’allée, soigneusement dégagée de la neige dans la journée, était déjà recouverte d’une épaisse couche blanche. En dessous, on devinait des parterres de fleurs, et les rosiers semblaient tendre leurs branches décharnées vers moi. La maison en elle-même ne payait pas vraiment de mine, loin de ce que je m’étais imaginé. Mais la chaude lumière qui brillait à travers quelques-unes de ses fenêtres me paraissait la chose la plus accueillante du monde. Je refrénais mon envie de regarder par une de ces si tentantes ouvertures, et m’avançais vers la porte. J’avais l’impression que mes jambes pouvaient me lâcher d’un moment à l’autre, tant j’étais terrorisé et attiré par cette maison. Pourtant, je montais les marches sans hésiter, et frappais à la porte. Ce geste me ramena des centaines d’années plus tôt, quand, encore humain, j’étais monté chez Eleanor. Ce souvenir attisa en moi une vague de douleur et je serrais les dents. Des centaines d’années plus tôt, c’était le fiancé d’Eleanor qui m’avait ouvert.

« Bonjour, monsieur. »
La fillette minuscule qui se tenait devant moi me souriait avec candeur. Je rentrais mes mains dans mes poches pour qu’elle ne voie pas le tremblement qui les agitait, et plaquait sur mon visage un sourire aimable. Je devais soudain faire un effort surhumain pour rester debout devant cette petite.
« Bonsoir, petite. Est-ce que je peux voir ta maman ? »
La gamine secoua la tête, faisant voltiger ses boucles brunes autour de son visage.
« Non, elle donne le bain à Rahel. »
Je dus faire un nouvel effort pour ouvrir la bouche et continuer de parler, malgré la sécheresse qui avait soudain envahit ma gorge. Une partie de moi avait envie de courir le plus loin possible de cette maison, tandis que l’autre, la partie masochiste sans aucun doute, souhaitait continuer à en apprendre plus.
« Ah, c’est dommage. Il faut absolument que je lui parle. Est-ce que je peux rentrer au chaud pour l’attendre ? »
Sans aucune hésitation, la petite m’adressa un large sourire et m’ouvrit la porte en grand, avant de me montrer le chemin jusqu’au salon.
« Je vais lui dire que tu attends ici. »
Je hochais distraitement la tête, et la petite disparu dans les escaliers. Pris de vertige, je contemplais la pièce dans laquelle j’étais entré. J’avais du mal à réfléchir correctement, comme si mon cerveau s’était bloqué pour m’éviter de nouvelles souffrances. Pourtant, je ne pouvais pas refuser plus longtemps les évidences qui s’étalaient devant moi. Des photos animées, sur les murs, montraient une famille heureuse. Psyché qui tenait un bébé dans ses bras et qui le couvait d’un regard attendri. Psyché qui passait en riant ses mains pleines de peinture sur le visage de la petite fille aux boucles brunes. La petite qui donnait le biberon à son frère. Psyché en robe de mariée, au bras d’un homme radieux …

    « Tu es ridicule, est-ce que tu t’en rends compte ? »
    Je n’avais pas levé la tête, j’avais fait le sourd. January avait pourtant continué sur sa lancée, comme s’il n’était pas assez clair que je ne voulais pas entendre ce qu’elle avait à me dire.
    « Une humaine, Sayanel, une humaine ! Tu sais aussi bien que moi ce que ça signifie ! Elle t’aura oublié en moins d’un an, et remplacé encore plus rapidement. »
    « Elle sait que je reviendrais. Elle m’attendra. »
    Le rire de January avait retentit à mes oreilles, moqueur. En se rendant compte que j’étais sérieux, elle avait perdu son air taquin et avait passé un bras autour de mes épaules en soupirant.
    « Je sais que c’est difficile, mais il faut que tu tournes la page, Saya. Et cette fois, essaye de ne pas mettre deux cent ans ! Arrête de penser à ton humaine, je t’en supplie. Elle n’est pas différente des autres, essaye de voir ça ! Même si elle ne t’oublie pas, elle sera passée à autre chose. Elle aura recherché quelqu’un comme elle, qui puisse fonder une famille avec elle, vieillir et mourir avec elle. C’est ce que veulent toutes les humaines. »
    J’avais toisé ma meilleure amie pendant plusieurs secondes, et je m’étais levé. Elle ne savait pas ce qu’elle disait.


Un étage au-dessus de moi, la voix de la gamine s’éleva, très claire pour mon ouïe surdéveloppée, et une femme lui répondit. Mes yeux vivement se détachèrent des photographies et fixèrent le plafond, comme si je pouvais voir à travers le plâtre qui me séparait de cette voix. Combien de temps s’était écoulé depuis la dernière fois où je l’avais entendue ? Cela me paraissait des siècles.
« Chérie, je t’ai déjà dit de ne pas faire entrer les gens que tu ne connais pas. Est-ce que tu lui as demandé son nom ? »
« Non … »
Je pris une inspiration laborieuse, presque étonné de me rendre compte que j’étais encore capable de respirer. Tout mon corps s’était figé en entendant le son de la voix de Psyché, comme pour mieux savourer cette mélodie. Pourtant, de nouvelles langues de feu s’étaient ajoutées au brasier qui me consumait depuis que j’avais frappé à la porte, et j’avais l’impression de mourir une seconde fois. Il fallait absolument que je sorte d’ici, que je quitte à jamais cette bâtisse, cette ville, ce pays. Mais je ne parvenais pas à bouger, comme hypnotisé par le décor qui m’entourait. J’avais pénétré dans mon enfer personnel, je m’étais damné en toute connaissance de cause, répétant une scène que j’avais déjà endurée des siècles plus tôt. Qui aurait pensé qu’il existait une douleur encore plus forte que toutes celles que j’avais déjà subies ? J’avais naïvement pensé que Psyché ne serait pas une nouvelle Eleanor, mais j’aurais préféré revivre cent Eleanor plutôt que cette Psyché.


Dernière édition par Sayanel McHurley le Lun 1 Fév - 21:45, édité 2 fois
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Psyché E. Wolstenholme

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MessageSujet: Re: So you found a new horizon ...   Jeu 17 Sep - 18:55



    Il serrait trop fort, ses mains emprisonnant ses poignets avec une fermeté brusque. Il n'avait pas voulu laisser sa peau laiteuse se décolorer des traces bleues qui la constellaient. C'était sa marque, sa griffe. Elle était à lui, ainsi. Peu importe si elle souffrait, si elle n'était pas heureuse, il la voulait et il l'avait eue. Le simple contact de sa poitrine sur la sienne la brûla, et elle dut serrer les dents lorsque la douleur descendit plus bas, en elle. Il avait oublié comment être doux avec elle, comment ne pas chercher à lui faire mal, comment la rendre heureuse. Et elle avait oublié comment l'affronter, comment ne pas lâcher prise, comment résister.

    « Gabriel! », s'exclama-t-elle, au bord des larmes tant la douleur était aigüe.

    Mais il s'en moquait. Ses lèvres se posaient sur son cou, embrassaient ses cheveux, ses seins, mais ce n'était pas sa femme qu'il cherchait à satisfaire, c'était le monstre d'égoïsme qu'elle avait laissé naître, qu'elle n'avait pas voulu voir, qu'elle n'avait même pas vu en réalité. Il s'approcha de son visage pour emprisonner ses lèvres, peut être pour la faire taire, mais elle détourna son visage et mordit son bras, qui tenait sa main droite. Sous le coup, il relâcha son étreinte, et elle le repoussa vivement de toutes ses forces. Elle se redressa, face à lui, à genoux sur le lit. Il éclata de rire, et tordit son bras dans son dos lorsqu'elle leva sa main pour le frapper. Il la fit basculer en arrière, la forçant à s'allonger de nouveau, mais elle tendit les jambes pour empêcher son torse de l'approcher.

    « Je crois que c'est le moment. », murmura Psyché, fixant pensivement les prunelles émeraude de Gabriel.
    « Le moment de quoi, ma belle? », sourit le jeune homme en se saisissant d'une de ses jambes pour la forcer à s'écarter de l'autre, qui poussaient toutes les deux sur sa poitrine.
    « De rompre notre entente, Gabriel. », dit-elle toujours aussi calmement, même si son souffle était erratique, ses membres douloureux, et sa peine immense. « Laisse moi partir maintenant. Tiens ta promesse. »
    « Quelle promesse, Psyché? », demanda l'homme, surpris. « Et nos enfants? Et ton travail ? »
    « Je te les laisse. », dit-elle, les dents serrées tandis que les mains de Gabriel la soulevait, comme une poupée, pour la serrer contre lui. Elle se laissa faire. Si il sentait qu'elle résistait, il utiliserait la force, ce qu'elle n'avait plus pour pouvoir se battre.
    « Non, tu ne peux pas partir. ».

    Elle nota aisément la panique dans sa voix, comme si elle lui avait dit qu'elle allait vider son compte en banque. La fortune, le trésor de Gabriel Wingates, c'était elle. Elle savait qu'il aurait échangé ses milliards de Gallions d'Or pour pouvoir la garder, mais elle n'était pas à vendre et il le savait également. Et c'était ce qui le faisait paniquer. Il pouvait user de sa force sur elle, la frapper, la serrer, la bloquer, il ne retenait que son corps. Viendrait un jour où son esprit s'enfuirait, glisserait d'entre ses bras autrefois protecteurs qui aujourd'hui se dressaient comme des barreaux de prison. Froids. Inhumains.

    « Tu me l'as promis, tu te souviens ? Au lac. », dit-elle en caressant doucement ses longs cheveux cuivrés. « Tu ne pourras plus me retenir Gabriel. Je suis en train de mourir, ici. »

    Il la serra plus fort encore, tremblant. Malgré tout ce qu'il lui avait fait endurer, elle ne le haïssait pas. Elle l'adorait, comme il l'adorait elle. Il avait juste dérapé, glissé, et elle n'avait pas su le rattraper. Il l'avait entraînée avec lui. Pourtant, elle aurait pu. Mais elle avait laissé faire, encore. Jamais elle n'aurait pu prévoir que l'enfant qu'elle avait connu, celui qui avait longtemps été l'étincelle de sa vie, sa dose nécessaire de douce violence, deviendrait son tortionnaire. Non, Gabriel l'avait toujours placée au dessus de lui-même, et elle était tombée amoureuse de sa manière de la regarder, de l'aimer. Malgré leurs disputes, qui avaient parfois terminé par des duels de sorcellerie où ils avaient failli se tuer, il avait toujours su redevenir lui-même. Son Gabriel, le gamin qui lui avait assuré qu'elle ne serait jamais un monstre.

    *
    **

    La balançoire grinçait, mais il continuait à se balancer. Le soleil frappait fort en cet après-midi d'été, et ses paupières étaient plissées, faisant naître sur son visage une expression comique qui lui ressemblait peu. Il leva son adorable visage vers le ciel trop bleu, caché par les feuilles de l'arbre qui s'étiraient au-dessus de lui. Il se pencha encore en arrière, jusqu'à voir la maison des voisins à l'envers. Leur grande bâtisse aux pierres blanches semblait encore plus gigantesque, comme si elle touchait le ciel. Il resta ainsi, retenant le mouvement de la balançoire en enfonçant ses baskets dans la terre molle. C'est là qu'il la vit. Dans l'encadrement de la plus haute fenêtre, elle l'observait. Psyché, la gamine qui ne sortait jamais, trop malade pour aller à l'école, trop fragile pour être avec les autres. Sa maladie était inconnue, et personne ne la voyait jamais. Lorsqu'on parlait d'elle, c'était « la pauvre petite », « oh, j'en ai même oublié son visage », « elle doit se sentir tellement seule dans cette grande maison »... et elle avait éveillé les esprits curieux, évidemment. Surtout celui de Gabriel.
    Son bras droit était un peu en arrière, comme s'il tenait quelque chose qui ne pouvait pas être amené au soleil, à la vue des autres du moins. Elle le regarda curieusement, comme s'il était le premier gamin de sa vie qu'elle voyait. Derrière elle, dans l'ombre, un éclat rouge se distinguait juste au dessus de sa tête, à sa droite. Elle leva les yeux vers cet éclat écarlate, et un éclair de panique traversa ses grands yeux bleus. Le temps qu'il cligne des yeux et elle avait disparu, engloutie par le noir de sa chambre.



    « Bonjour Athalie ! Comment allez-vous ? Entrez je vous en prie. »
    « Merci, ma chère Wendy. Je vais très bien, et vous ?  »
    « Je vais parfaitement bien, je vous en remercie. »

    La jeune femme suivit son amie dans le salon où elles s'installèrent, tandis qu'une elfe de maison accourait avec un plateau de thé. Il les observait du haut de l'escalier. La mère de celle qui était devenue son obsession était dans le salon, seule. Son mari étant parti des années auparavant, Psyché était sa seule famille à présent. Et elle l'avait laissée seule.

    « Comment va votre fille ? »
    « Ma fille... »

    Son ton était pensif, comme si elle avait oublié qu'elle avait engendré un enfant six ans auparavant. Elle sourit d'un air ...indifférent, ce qui surprit le gamin qui scrutait les moindres mouvements de la belle brune. Elle avait l'air nerveuse à présent. Pourquoi ? On aurait dit que c'était une question à laquelle elle ne connaissait pas la réponse. Ne savait-elle pas comment sa fille se portait ? Quel genre de mère ignorait ce genre de choses ? Avaient-ils la même mère ? Surpris, le gamin dévala les escaliers, et après avoir salué d'un signe de tête la femme, il sortit en courant de la maison sous les yeux ébahis des deux femmes. Elle le laissa cependant, connaissant trop bien la nature impulsive de son enfant. Ce dont elle ne se doutait pas, c'était qu'il était allé directement chez elle. Il frappa à la porte, trois fois, le coeur battant à tout rompre. Il entendit des bruits de pas, mais aussi un bruit de roulettes, qui entraînaient un « Tadam, tadam » probablement à cause des lattes du parquet. La porte ne s'ouvrit pas. Il sentait sa présence derrière le bois de chêne, même sa respiration, mais elle n'ouvrait pas.

    « C'est moi! »
    Silence.
    « C'est moi, Gabriel Shatterlay. »
    « Le voisin ? »

    Sa petite voix était timide, gênée, s'exprimant dans un murmure surpris qu'il n'aurait jamais pu entendre s'il n'avait pas collé son oreille contre la porte.

    « Oui, le voisin. »
    « Que veux-tu? »

    Oui, que voulais-tu, Gabriel ? Déjà si jeune, tu voulais tout. Un père qui ne te frappait pas, une mère qui se rapproche plus d'une humaine que d'une autruche, percer mes secrets, m'avoir moi, oublier ton monde, me pousser dans le tien, m'y enfermer pour me faire tout oublier, pour que je te sourie, parce que tu mourrais d'envie de me voir sourire n'est-ce pas ?

    « Bah, te voir tiens ! »
    « Il n'y a rien à voir. »
    « Pourquoi tu parles comme ça ? »
    « Comme quoi ? »
    « Comme une adulte ! »
    « Je ne sais pas. »
    « Bon alors, tu ouvres ? »
    « Je n'en ai pas envie. »
    « Pourquoi ? »
    « Parce que. Je n'ai pas envie que tu me voies. »
    « Pourquoi ? »
    « Parce que ! »

    Mon ton excédé ne t'avait pas rebuté, au contraire. Sans le savoir, j'avais renforcé ta curiosité, ton début d'obsession. Tu es parti ce jour là, et je t'ai attendu derrière la porte pendant un long moment, jusqu'à ce que j'entende les bruits de pas de ma mère. Je me suis réfugiée dans ma chambre, traînant mon boulet avec moi. C'était cette tour d'argent qui volait mon sang, le sang en trop que mon corps détraqué produisait. Elle enfonçait ses bras fins dans mes veines, et le sang courait joyeusement, se courbant selon son gré, pour finir par se jeter dans les boules de verre au dessus de ma tête. Il y en avait trois. Elles se remplissaient puis se vidaient, inlassablement. Je ne pouvais pas bouger sans la traîner, ma main droite toujours refermée sur cet objet compliqué. Les guérisseurs avaient pourtant proposé de le faire flotter pour me décharger, mais j'avais refusé. C'était un sceptre, mais c'était surtout un poids que je ne voulais pas oublier. Un poids de plus. Contrairement à ma mère. Elle, elle avait décidé de l'oublier, de faire comme si elle ne voyait pas mon sang fuir mon corps pour glisser sur les parois du verre, ni la tige d'argent éclatante sur laquelle ma main s'était soudée. Puis, elle finit par ne plus me voir, entièrement. J'étais un monstre après tout. Pire : j'étais sa fille, et je n'étais pas parfaite. Avec cette maladie incompréhensible, j'avais achevé de l'éloigner de moi. Et pourtant, elle savait que je n'avais qu'elle. Tu le savais, toi aussi. Du haut de tes sept ans, tu avais compris ma détresse, le vide qui m'habitait. Et tu es revenu. Tous les jours, dès que ma mère sortait, tu venais toquer à ma porte. Tu me parlais, je me fâchais, je me taisais, mais je t'écoutais toujours. Sans jamais ouvrir la porte. Jusqu'au jour où tu m'as demandé de jouer avec toi.

    « Quoi? »
    « Bah, jouer avec moi ! »
    « C'est-à-dire ? »
    « Tu ouvres cette porte et on va dans le jardin, je te pousserai sur la balançoire si tu veux. Ou on joue au football? Ah nan c'est un truc de garçons. Tu veux jouer à chat ? »
    « Chat ? Mais de quoi parles-tu, Gabriel ? »
    « Attends, tu sais pas jouer ? »

    Silence.

    « J'aurais dû m'en douter. »
    « C'est grave ? »
    « Oui. Mais c'est pas ta faute. Allez ouvre, j'vais te montrer. »

    Ma main s'est posée sur la poignée glacée, mais j'ai hésité. Longuement. Si longtemps, que tu es parti, à nouveau. J'ai entendu tes pas s'éloigner, puis le grincement de la grille. Mais j'ai ouvert. Un peu, juste pour voir si tu avais fait semblant ou si tu t'étais vraiment envolé. Le son de la porte t'avait figé, et tu t'étais tourné vers moi, avec aux lèvres le plus beau sourire qu'un enfant eut jamais porté. J'ai toujours adoré ton sourire. Pourquoi ne me souris-tu plus ainsi ?

    « Tu avais peur que je voie ça ? »
    Tu as pointé la boule la plus en évidence du doigt, éclairée par un rayon de soleil inopportun, renvoyant un éclat rouge peu ordinaire. Pour la première fois depuis des années, je me suis avancée. Je suis sortie de cette maison, cette prison que je m'étais créée, et je suis sortie. A cause de toi. J'ai tiré ma tour en avant, pour que tu me voies entièrement.

    « J'avais peur que tu penses que je sois un monstre si je te montrais ça. », ai-je répondu, guettant ta réaction.

    Tu as paru... émerveillé. Tu as presque couru vers moi pour voir le sceptre de plus près, tu l'as même touché, et il a fallut que je me recule pour que tu ne t'amuses pas avec une des boules remplies de mon sang.

    « Pourquoi ? C'est super cool ! J'aimerais bien avoir un truc comme ça ! On dirait un truc de mage, tu sais les mages noirs superpuissants qui tuent tout ! Ils ont tous un sceptre comme ça, mais le leur il est noir généralement. En argent c'est beau aussi, c'est pour les filles quoi. Ça sert à quoi ? Pourquoi ça pompe ton sang ? »

    J'en étais muette de surprise.

    « Attends, t'as pas sérieusement cru que tu serais un monstre à cause de ça ? C'est génial. T'es pas un monstre, tu seras jamais un monstre. T'es une fille super ! »

    L'as-tu tué, cet enfant, Gabriel ? Où l'as-tu enfermé ? Lui as-tu trouvé une prison aussi belle que la mienne, comment l'as-tu attiré dans sa geôle ? Lui as-tu promis les mêmes choses qu'à moi ?

    *
    **

    Je courrais, sans m'arrêter. Mes poumons me brûlaient, le goût du sang me piquait la gorge, mais je courrais. Mes pieds s'enfonçaient dans les graviers humides, glissaient souvent à cause de cette maudite pluie – s'arrêtait-il jamais de pleuvoir sur ce pays? - mais je me relevais toujours, en courant encore plus vite. Psyché était là, quelque part au bout de cette terre, quelque part au bout de ce chemin tracé dans les bois. Le lac. J'aurais dû le deviner, j'aurais dû y penser lorsqu'elle m'avait dit vouloir « s'aérer un peu ». Elle allait faire le contraire. J'aurais dû savoir, rien que par le vide de ses yeux, qu'elle avait lâché prise. Les mois étaient passés après la tragédie à Poudlard, mais celle-ci n'avait affecté personne comme elle l'avait affectée, elle. Il y avait autre chose, mais ses lèvres s'étaient scellées, m'empêchant de connaître la nature du virus qui l'avait infectée. Et aujourd'hui, il avait détruit toutes ses défenses.
    Mon pied dérapa lorsque je parvenais au bord du lac chatoyant. Les roches tranchantes saignèrent ma peau, mais la douleur n'était rien. Elle ne serait rien comparé à ce qui arriverait si je ne parvenais pas à la retenir.

    Elle était là, caressant l'eau calme du bout des doigts. Elle me tournait le dos, et je ne voyais que ses longs cheveux bruns voleter au gré du vent qui s'était levé. Elle continuait d'avancer, et chaque pas l'enfonçait un peu plus dans l'eau verte translucide. Dans l'aube matinale, la lumière tamisée faisait d'elle un ange qui s'immergeait dans le reflet du ciel, dans son enfer personnel.

    « Psyché! », hurlais-je de toutes mes forces, pénétrant l'eau glacée en courant.

    Elle se retourna lentement, comme si ma voix était lointaine, et m'offrit un sourire éblouissant que je n'ai jamais compris, son visage plus serein que jamais. Puis, elle me tourna à nouveau le dos, et continua sa descente – ou son ascension – sans un regard de plus. J'eus beau hurler, elle m'ignora. Je nageais, courrais, battait l'eau, mais elle semblait trop loin, hors d'atteinte, même s'il ne me restait que quelques mètres pour la saisir. Elle murmura une formule, sa baguette plongée dans l'eau, et un éclair rouge illumina l'eau. Une ombre noire s'enroula autour de ses chevilles, la tirant lentement dans les profondeurs du lac, et je crus l'avoir perdue à jamais. Sa baguette remonta à la surface, et je courus l'attraper. Je ne savais plus si je hurlais, si je pleurais, si j'étais silencieux, si je n'existais plus, si j'étais encore dans ce lac, mais je savais simplement qu'il ne me restait que cette baguette. Je la serrais de toutes mes forces, tremblant, me concentrant pour essayer de retrouver l'anti-sort. Je désespérais, les secondes passaient et la baguette ne réagissait pas. Désespéré, je plongeais à mon tour, la baguette en main, même en sachant que c'était vain. La lumière de la baguette me guidait, mais vers où je n'aurais pas pu le dire. Je passais en revue tous les anti-sorts que je connaissais, mais il n'y avait rien à faire. Alors je me laissais couler. Mes membres se détendirent, je ne nageais plus, j'étais immobile dans le creux du lac, dans ses profondeurs noires, et j'allais mourir ici. Je me moquais de tout ce qui me rattachait à la vie si ce n'étais pas Psyché qui m'y accompagnait. Lorsque sa baguette sentit ma main se relâcher, un éclair de lumière verte en jaillit, comme un rai de lumière dans une nuit noire, une comète déchirant les ténèbres. Une ombre noire grimpa, courant vers moi, et me saisit la jambe, me tirant à mon tour dans le cœur des eaux. J'avais cru que la baguette avait répété le sort, et je la laissais m'entraîner, lassé. Aucune envie de lutter, à présent.
    Je n'ai jamais compris comment mes doigts on reconnu ses cheveux, comment ils sont parvenus à tracer le contour de ses épaules, et comment il m'est venu la force de les saisir, de les crisper autour de sa taille et de remonter, alors que l'air avait fui mes poumons et que j'avais perdu la baguette. Mais j'ai émergé, la serrant contre moi, à bout de forces. Elle était appuyée de tout son poids contre moi, inconsciente. Je la secouais, tentait de faire sortir de l'air de ses poumons en compressant sa poitrine, jusqu'à ce qu'elle se mette à tousser. Ce ne fut que lorsqu'au bout des longues minutes où je l'avais crue à jamais perdue que je m'autorisai à respirer, moi aussi. Ses doigts se serrèrent autour des miens, refermés en un poing crispé sur son buste, et elle leva doucement sa tête en arrière, l'appuyant contre moi, les yeux clos. Elle respirait avec difficulté, mais je savais qu'elle allait s'en sortir.

    « Pourquoi est-ce que tu as fait ça...? »

    Sa voix était faible, mais je sentais la fermeté dans son ton.

    « Tu ne peux pas mourir. »
    « Tu aurais dû me laisser. »
    « Non, tu ne connais rien de la vie pour y renoncer. »
    « Parce que toi tu y connais quelque chose ? Ta vie est aussi pourrie que la mienne Gabriel. »
    « Non. Ma vie est géniale, depuis que tu es revenue. Partage-la pour de bon, et elle deviendra parfaite. »
    « Quoi? »

    Elle se retourna, s'accrochant toujours à moi tandis que j'utilisais mes dernières forces pour nous maintenir à la surface. Elle plongea son regard glacé dans le mien, comme si elle s'attendait à une blague de ma part. Je n'avais jamais été aussi sérieux de ma vie. Ses yeux finirent par se remplir de larmes lorsqu'elle comprit que je n'avais dit que la vérité, et elle me serra un peu plus.

    « Deviens ma femme. Marions-nous, je te donnerai ce que tu voudras, et si malgré tout la vie te dégoute, alors tu pourras partir quand tu le voudras. »
    « Tu dis n'importe quoi ! »

    Elle pleurait pour de bon cette fois. Ma main se leva avec difficulté pour caresser son visage, essuyer ses larmes, et elle la prit dans la sienne.

    « Non, je suis extrêmement sérieux. Oublie ta vie, et si la nouvelle te suffit pas, quitte-la. Je te le promets. »
    « Et toi ? N'as-tu personne à qui tu voudrais laisser cette place ? Je ne peux pas sacrifier ton existence pour améliorer la mienne. J'ai beau être égoïste, je ne suis pas un tel monstre Gabriel. »
    « Cette place comme tu dis, t'a toujours été destinée. Tu ne sacrifieras pas mon existence, même si tu pars, tu l'auras rendue merveilleuse pendant un temps, et ce sera suffisant pour moi. »
    « Tu es sûr? »
    « Oui, mais je vais te laisser le temps de réfléchir. Je ne veux pas que tu prennes une décision dans cet état, et pour être franc, je suis à bout de forces. »

    Il fallait que je nage dès maintenant pour regagner la rive, sinon nous allions mourir tous les deux de la manière la plus stupide. Mon bras s'enroula autour de sa taille, et sans savoir d'où me vint la force de le faire, je finis par nous laisser échouer sur les graviers. Mes paupières se refermèrent d'elles-mêmes, et je me laissai engloutir par le noir reposant de l'inconscience.

    « Gabriel... »

    Son murmure caressa mes oreilles, et je repris peu à peu mes sens. Je sentis d'abord l'odeur salée du lac, l'odeur des arbres qui nous entouraient, mais surtout son odeur à elle. Elle avait appuyé sa tête contre mon épaule, ses grands yeux me fixaient avec une intensité déconcertante.

    « Oui. », murmura-t-elle. « Oui, je veux bien devenir ta femme. Psyché Eleanor Shatterlay, ça sonne plutôt bien. »
    « Es-tu sûre, toi aussi ? »
    « Parfaitement. Quel autre humain pourrait me supporter à part toi ? »

    *
    **


    Elle avait refusé de vivre dans le palace qu'il pouvait lui offrir, et avait choisi une petite maison dans un village de 500 personnes. Elle avait refusé de quitter son travail malgré le fait que Gabriel pouvait subvenir à ses besoins, même satisfaire ses lubies sans qu'elle n'ait besoin de toucher ni à son héritage, ni au travail. Lorsque la mère de Gabriel mourrait, leur fortune serait inimaginable, surpassant le « colossal » dont il la qualifiait fièrement aujourd'hui. Et pourtant, ils vivaient comme n'importe quelle famille de classe moyenne. Cela lui convenait parfaitement. Ils avaient tous les deux vécus dans le luxe et savaient qu'il ne leur avait rien apporté de positif, autant ne pas refaire la même erreur : une maison pas trop grande pour que les enfants ne se sentent pas seuls, des jouets mais pas une montagne pour qu'ils ne pensent pas qu'ils les substituaient à leur présence...
    Elle avait aussi refusé de lui dire pourquoi. Pourquoi est-ce qu'elle avait tenté de se noyer dans le lac le plus froid de la région, pourquoi est-ce qu'elle se fermait dès qu'il prononçait le nom de Poudlard... Trop de choses.
    Et puis le temps est passé. Elle tomba enceinte, et Gabriel oublia la vie sans elle. Et elle, regretta. La jalousie de l'homme devint maladive, et lentement, il soudait les barreaux de la prison dans laquelle il voulait l'enfermer. Elle le vit s'assombrir, de jour en jour, sa paranoïa grandissant. Sa position au sein du Ministère de la Magie entraînant un pouvoir considérable sur la communauté, il se mit à détruire la vie des gens qui l'approchaient de trop près. Bien sûr, il ne laissa aucune trace, et Psyché ne se douta de rien pendant un moment. Mais son sourire se fanait, le bien-être qui avait illuminé son visage disparaissait, et elle replongea. Ce fut à ce moment là qu'il commença à devenir violent. Elle filait entre ses doigts, et il n'arrivait pas à la retenir. Il en devint fou de douleur, puis fou de rage, rage qu'il avait d'abord contenue et qui l'avait dévoré de l'intérieur... Et quand elle n'eut plus rien à consumer, que son âme eut été dévorée par la peine et la colère, elle se déversa sur la source de sa naissance. La mère de la rage, Psyché.

    *
    **

    L'adorable visage d'ange qui me faisait face s'éclaira d'un sourire, auquel je ne répondis pas. Le petit tendit les bras vers moi, espiègle, mais je baissais ses bras d'un geste un peu brusque et l'enroulait entier dans sa serviette. Non, l'instinct maternel était une pure invention. Ou du moins s'il existait, il ne m'avait pas été livré avec les deux colis... Peut être avais-je hérité de ma mère mon désintérêt crucial en la matière, peut-être était-ce la perspective de voir mon sang couler avec celui de Gabriel dans leurs petits corps qui m'en dégoutait, peut-être était-ce parce que je n'avais jamais désiré d'enfant... Autant de raisons pour une monstruosité que j'avais toujours condamné chez ma propre mère, qui m'habitait à mon tour. Le destin était cruel, je n'avais pas mérité de me retrouver à la place d'Athalie, à me demander si mon père avait été un monstre comme Gabriel pour qu'elle en vienne à m'oublier moi.
    Le temps était passé trop vite. J'avais beau courir, je ne le rattrapais pas. Mon âme était encore bloquée huit ans en arrière, ne comprenant pas comment on avait pu la mutiler ainsi sans jamais la guérir, ni même essayer. J'en avais voulu à Sayanel de n'être jamais revenu, de n'avoir jamais appelé, ou écrit. La même rage que Gabriel m'assaillait lorsque je pensais à lui, ma main se serrait convulsivement, et mes yeux se mettaient à lancer les mêmes éclairs qu'avant.
    La vie est passée trop vite. J'ai commencé à lâcher ma prise sur lui, appris à le laisser partir, à le laisser quitter mes pensées. Je n'y suis parvenue qu'au bout de longues années, mais il y avait toujours quelque chose pour me rappeler l'amour intact qui brûlait dans ma poitrine, impérissable malgré toute la haine que je ressentais à présent, malgré tout mes efforts pour changer cette dernière en indifférence.
    Et puis, il y eut l'histoire d'Eleanor, que je découvris dans le sous-sol du manoir. Le choc de voir son portrait ne fut rien comparé à celui du sort de son mari des morceaux de journaux relatant du meurtre de son fiancé étaient disposés dans les archives des Wolstenholme, que j'avais jetées au feu après avoir lu chaque feuille une à une. Tout m'était revenu en un éclair, brusquement. Ce n'était pas moi qu'il voyait, c'était Eleanor, comme il avait tenté de me le faire comprendre tant de fois. Sa haine comme son amour n'étaient que l'écho d'une passion inassouvie, que je lui avais innocemment offert sans savoir un mot de la vérité.
    En lisant ces pages, je me suis sentie humiliée comme je ne l'avais jamais été.

    « Maman, il y a un monsieur dans le salon qui veut te voir. »

    Excédée, je lui répondis d'un ton sec dont elle était à présent accoutumée.

    « Chérie, je t’ai déjà dit de ne pas faire entrer les gens que tu ne connais pas. Est-ce que tu lui as demandé son nom ? »
    « Non... »
    « Raina, tu es vraiment impossible. »

    Si jamais Gabriel revenait et me trouvait seule avec un homme... J'avais dû renoncer aux contacts humains depuis sa dernière crise de folie. Même au travail, je devais éviter de m'attarder trop longtemps avec un de mes collègues si je ne voulais pas éviter l'inquisition à laquelle il me soumettrai le soir. Je n'avais aucune idée du moyen dont il se servait pour m'espionner la journée, mais il était efficace.
    Je lui fis signe d'aller dans sa chambre et de ne pas en sortir – les mots n'étaient plus nécessaires tant elle y était habituée – et j'habillai Rahel et le pris dans mes bras avant de descendre. Il jouait avec mes cheveux, parfaitement lisses à présent, qui m'arrivaient jusqu'aux cuisses. J'avais remarqué qu'il adorait toucher, caresser, mes cheveux mais aussi mes joues, mes épaules. Rahel était un bébé adorable, que je n'avais jamais mérité. Pensée qui se renforça lorsque je le sentis glisser de mes bras une fois que j'eus posé mon regard sur l'invité. Je le serrai brusquement au dernier moment, et il se mit à pleurer. Il pleurait peut être pour moi, pour la soudaine douleur qui venait de me déchirer la poitrine sur laquelle je l'avait reposé. Cent mille coups de poignard me percèrent, et le goût amer de la trahison sur ma langue me donna envie de vomir.
    Il n'avait pas changé, bien sûr. Les mêmes traits parfaits, le même regard sombre malgré l'éclat doré de ses prunelles, la même rigidité... Je restai immobile, le défiant d'approcher celle qui haïssait sa simple pensée à présent. Comment avait-il osé ? Qu'avait-il cru ? Que le sosie de son Eleanor le retrouverait les bras ouverts huit ans après lui avoir brisé plus qu'un cœur ? Je faillis sourire à cette pensée, un sourire que je retins du bout des lèvres, mais mes yeux pétillèrent malgré moi. Je n'arrivais pas à me défaire de son visage, de ce vampire qui venait achever ce qu'il avait commencé : faire de ma vie un carnage.
    Le bébé pleurait encore, malgré mes petites tapes réconfortantes. J'avais envie de le balancer contre le mur pour qu'il se taise enfin, à jamais, ne plus jamais entendre le son de Gabriel à travers lui, j'avais envie de le balancer sur Sayanel, pour qu'il se rende compte des dégâts qu'il avait causés, j'avais envie de me balancer moi même contre le mur pour me faire taire à jamais et bien sûr, comme si je ne me haïssais pas assez, j'avais envie de me jeter dans ses bras glacés.
    A là pensée que malgré tout, j'arrivais encore à avoir ce genre de pulsions, ma gorge se serra, mon visage s'empourpra et je vis rouge.

    « Comment as-tu pu, Sayanel... »

    J'avais murmuré, mais c'était pour ne pas hurler et faire pleurer la gamine en haut. Non, je ne tremblais pas, je ne pleurais pas. J'étais sonnée.


_________________




Dernière édition par Psyché E. Wolstenholme le Dim 3 Jan - 18:19, édité 1 fois
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Sayanel McHurley

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MessageSujet: Re: So you found a new horizon ...   Sam 19 Sep - 2:29

    Londres, aujourd’hui

    Pendant une poignée de secondes, juste le temps que les pas descendent l’escalier, Sayanel s’offrit le luxe de penser qu’il pouvait encore s’éviter de nouvelles souffrances. Disparaître de cette pièce avant que le bruit feutré des pas sur les marches n’atteigne le parquet. N’en avait-il pas assez vu ? Il avait la réponse à ses questions, il n’avait pas besoin de plus. Il n’était pas capable de supporter plus que ce que son imagination lui fournissait depuis que la gamine avait ouvert la porte. La réalité ne pouvait qu’être pire. Pourtant il resta immobile, au milieu de la pièce, le dos raide et les poings serrés le long de son corps. Sa respiration bloquée dans sa cage thoracique, il avait prit le parti de ne plus prendre d’inspiration tant que cela ne s’avérait pas nécessaire. Pas question que les odeurs viennent s’ajouter aux flammes qui le dévoraient déjà …
    Les pas terminèrent de descendre l’escalier, franchirent le couloir, et s’arrêtèrent net sur le pas de la porte, juste en face de lui. Sayanel posa les yeux sur Psyché et esquissa un sourire absent. Elle était absolument magnifique. Encore plus belle que dans ses souvenirs, c’était certain. Elle avait mûri : son visage s’était creusé et avait perdu toutes traces d’adolescence. Ses membres avaient gagné en grâce, son corps en féminité. Sayanel ne pouvait se rassasier de cette vision parfaite de tout ce qu’il avait toujours recherché chez ses conquêtes. Il n’était même pas vraiment surpris, bien que stupidement, il s’était attendu à ce qu’elle n’ait pas bougé, comme lui. A ses yeux, elle avait toujours été d’une beauté un peu irréelle, même pour ses yeux d’immortel. Faisant très facilement abstraction du nouveau-né qui geignait dans ses bras, il la fixa pendant un temps qui lui sembla infini, profitant de ces moments où il la revoyait enfin. Pendant cet instant finalement bien trop court, elle ne fut pour lui qu’une statue vivante, l’incarnation de ses désirs les plus fous. Et puis, ayant reculé ce moment autant qu’il l’avait pu, il posa enfin les yeux dans les siens. Et la statue prit vie.
    La haine. La haine à l’état pur, la même dont il s’était amusé, huit ans plus tôt, quand elle avait vainement tenté d’en savoir plus sur lui, un soir d’hiver. Son visage s’était fermé et aucune expression ne venait briser son masque de froide indifférence, mais ses yeux lui hurlaient des menaces de mort qu’il ne saisissait que trop bien. Et finalement, il se sentit soulagé qu’elle ressente envers lui cette violente animosité. Cette fois, le sourire qui s’afficha sur ses lèvres fut froid et hautain, tandis que la souffrance dans sa poitrine refluait légèrement. Il était tellement plus facile de faire face à sa colère, tellement plus facile de faire appel à la sienne propre plutôt que de s’enfoncer dans des sentiments plus destructeurs et douloureux. Puisqu’elle avait si naturellement effacé tous souvenirs agréables de lui, il allait faire la même chose. Il n’avait aucune raison de lui montrer à quel point sa trahison était douloureuse. Après tout, c’était lui, le vampire.
    « Comment as-tu pu, Sayanel... »
    Cette fois, le son de sa voix ne réveilla aucune douleur enfouie, seulement un léger élan de plaisir au creux de son ventre, mêlé à une vague de colère qui accentua le sourire glacial sur son visage. Elle lui reprochait de venir. De tenir une promesse qu’elle lui avait fait faire huit ans plus tôt.

    ***

    Sibérie, sept ans et demi plus tôt

    « Comment as-tu pu, Sayanel ? »
    « Oh, je t’en prie … » Répondit-il l’intéressé d’un ton agacé.
    « C’est totalement contre nature. Il y a des … »
    « Akkarin. Tu te fiches totalement que ce soit contre nature. Tu n’as jamais été très doué dans le rôle du père moralisateur. »
    Un sourire franc s’étala sur les lèvres d’Akkarin tandis que Lysandre éclatait d’un rire cristallin. Elle se pencha légèrement en avant et inclina la tête vers Sayanel.
    « Tu fais ce que tu veux, Saya, et tant mieux si cette jeune humaine te convient. Mais il aurait été judicieux d’être plus prudent, tu ne penses pas ? »
    Sayanel réprima un soupir agacé et haussa les épaules.
    « J’ai été le plus prudent de tous. Ils n’ont jamais rien su. S’il n’y avait eu que moi, je serais encore à Poudlard. »
    « Nous savons très bien tout ça, et heureusement que personne n’en a jamais rien su. » Siffla Akkarin entre ses dents.
    « Nous n’aurions pas vraiment apprécié que ce soit ton cadavre qui soit brûlé sur la place publique, à Londres. » Ajouta Lysandre d’un ton neutre.
    Sayanel grimaça légèrement à ses paroles. Il n’avait bien évidemment pas assisté personnellement à la mise à mort de Warren par la communauté sorcière, mais il avait entendu le récit par plusieurs témoins. Les sorciers avaient été particulièrement virulents pour venger la mort de la jeune humaine, et Warren avait beaucoup souffert avant de rendre son dernier soupir. Un véritable exemple pour la communauté vampire, qui devait se faire d’autant plus discrète, à présent. Les vieilles animosités semblaient être remontées à la surface avec ce fâcheux incident, et la relative paix qui s’était installée entre sorciers et vampires ne tenait plus à grand-chose.
    « Votre famille ne sera pas mise en danger à cause de moi, rassurez-vous. »
    Les lèvres de Lysandre s’arrondirent en un o parfait et elle sembla prête à pousser une exclamation indignée, mais elle resta parfaitement silencieuse. Mais ses yeux se voilèrent et Sayanel fut immédiatement prit de remord.

    Lysandre et Akkarin Morienval étaient à la tête d’un clan de vampires installé dans le nord de la Sibérie. Sayanel les avait rencontrés soixante trois ans plus tôt par l’intermédiaire de sa meilleure amie, January, qui les avait elle-même rencontrés grâce à sa curiosité légendaire. Le couple était végétarien depuis bien longtemps, et cela avait toujours fasciné January, qui les avait rencontrés pour tenter de comprendre leur point de vue. Immédiatement après, elle leur avait présenté Sayanel. Elle voulait qu’ensemble, ils s’essayent à cet étrange mode de vie, si contraignant mais pourtant si attirant. D’une grande sensibilité, January n’avait jamais aimé tuer des humains, et elle avait toujours trouvé mille et une ruses pour pouvoir se rassasier sans avoir à tuer. De ce point de vue, Sayanel était complètement différent d’elle : totalement dépendant du sang humain, il était devenu un excellent chasseur et prenait toujours un plaisir fou à traquer la proie qu’il choisissait avant de la mettre à mort. Il ne faisait jamais montre de cruauté excessive envers ses victimes, sauf quand il estimait que la personne le méritait particulièrement. Et de temps en temps, il ne reculait pas devant une petite course poursuite, juste pour sentir la peur s’emparer de ses proies … La plupart du temps, c’était lui qui chassait pour January, et ce mode de vie lui convenait parfaitement. Il n’avait pas été absolument ravi qu’elle lui impose ce voyage en Sibérie, surtout pour un motif aussi obscur. Mais elle était la seule personne qui comptait pour lui, et il l’avait suivie.
    Il avait tout d’abord refusé de se plier au régime de la famille d’Akkarin, observant d’un œil faussement désintéressé les déboires de January. Elle avait beaucoup de mal à ne se nourrir que de sang animal, et il n’envisageait même pas d’essayer lui-même. Mais la Sibérie n’était pas le lieu idéal pour la chasse aux humains, et il devait faire plusieurs dizaines de kilomètres pour trouver ses proies, dans des villages minuscules. Les ours blancs étaient certes plus nombreux que les hommes, mais leur odeur était un infâme fumet qui laissait présager des repas aussi insipides que s’il avait tenté de manger de la terre. Il se contenta donc de ce qu’il avait, et faisait sans broncher des courses dans le blizzard pour se nourrir … Jusqu’à ce qu’Akkarin le lui interdise. Il n’était pas question qu’il décime les villages alentour, alors que la famille Morienval commençait tout juste à sympathiser avec eux. Furieux, Sayanel s’était pourtant plié aux ordres et avait élargi son périmètre de chasse, cherchant désespérément de nouveaux villages où une disparition ou deux ne soulèveraient pas trop d’interrogations. Et devant l’immensité glacée des steppes russes, il s’était finalement tourné vers l’insipide ours blanc … Il n’était pas devenu végétarien par choix, mais seulement sous la contrainte, et pendant plusieurs dizaines d’années, il avait continué de boire du sang humain dès que l’occasion se présentait. Mais chaque fois qu’il se rassasiait de ses victimes humaines, il lui devenait plus difficile de revenir à son régime animal. Il s’était fait à la vie parmi les Morienval, et s’était parfaitement intégré à leur clan. Repartir lui semblait difficile, mais le départ signifiait pouvoir reprendre un régime normal, boire à nouveau le nectar tant désiré. Il avait longtemps hésité … Et était finalement resté. January n’avait plus l’intention de partir, et il ne voulait pas recommencer son errance en solitaire.

    A présent, il faisait partie de la famille Morienval. Du moins, tous le considéraient ainsi. Lysandre s’occupait de lui comme s’il était son propre fils, et Akkarin tentait quelquefois de prendre un rôle de père, rôle qui lui allait plutôt mal. Charismatique et autoritaire, il était un très bon leader mais ne savait pas gérer les sentiments des membres son clan aussi bien que son épouse. Les autres vampires de la famille avaient tous très bien accueillis Sayanel, que ce soit Nikolaï, l’espiègle russe que Lysandre avait sauvé de la mort quelques deux cent ans plus tôt, ou Andra, l’élégante ukrainienne. Si January avait succombé aux charmes de Nikolaï, Sayanel n’avait pas eu le coup de foudre pour Andra que tout le monde attendait. Certes, ils se tournaient autour et finissaient souvent leurs nuits dans le même lit, mais il n’y avait jamais eu d’autres sentiments entre eux qu’une sincère amitié.
    Malgré ça, il ne s’était jamais vraiment senti chez lui dans l’immense manoir sibérien. Les Morienval étaient devenus ses plus proches amis, et il les aimait plus que tout. Mais il était d’un naturel solitaire, et il avait toujours eu beaucoup de mal avec la notion de famille. Même si Lysandre et Akkarin le considéraient comme un membre de leur clan, il n’arrivait pas à parler d’eux comme de sa famille. Et il savait à quel point il les décevait …
    « Ne sois pas stupide, Sayanel. C’est de ta sécurité dont nous parlons, pas de la notre. » Finit par trancher Akkarin.
    « Mais tout s’est bien terminé, c’est l’essentiel. Tu vas rester parmi nous, à présent ? »
    Sayanel croisa le regard de Lysandre et hésita une seconde. Elle-même ne semblait pas sûre de la réponse qu’elle allait recevoir, comme si elle savait déjà qu’il ne resterait pas. Il ne voulait pas lui faire cette peine, mais mentir n’était pas envisageable.
    « J’irais la rejoindre, dans deux ans. Quand elle sortira de Poudlard. »
    Akkarin poussa un soupir et Lysandre baissa la tête.
    « Ce n’est pas … » commença le chef du clan.
    « Je lui ai promis que je reviendrais. Je ne peux pas rester ici, plus maintenant. Dans deux ans, les sorciers auront oublié Warren, et je sais me faire discret. »
    « Peut-être … Mais qu’est-ce que tu feras, avec une mortelle ? A moins que tu aies l’intention de la transformer ? »
    Sayanel grimaça. Il avait évité de penser à cette éventualité, mais il faudrait s’y résoudre, à un moment ou à un autre. Il voulait garder Psyché en vie, goûter la chaleur de sa peau, sentir les battements de son cœur contre sa poitrine. Mais tôt ou tard, s’il comptait rester avec elle … Il fallait envisager cette possibilité. Lui en parler … Et la laisser décider. Il n’avait aucune idée de ce qu’elle pouvait penser de ça, et il ne voulait pas lui infliger le même sort que lui. Mais il ne voulait pas penser au temps qui passerait inexorablement, sans qu’il n’en soit affecté alors qu’elle vieillirait, puis mourrait … Le laissant à nouveau seul. Egoïstement, il la voulait pour lui, pour l’éternité. Il ne voulait pas s’infliger la douleur de la perdre alors qu’il venait à peine de la trouver.
    « Je ne sais pas encore. Ce n’est pas le plus important. »
    Pendant un instant, Sayanel cru qu’Akkarin allait s’opposer à sa décision, mais d’un regard, Lysandre le réduisit au silence. Un pâle sourire s’afficha sur ses lèvres et elle ouvrit les bras dans un geste résigné, paumes vers lui.
    « C’était une bonne chose que tu sois allé à Poudlard. Je ne pensais pas que tu résisterais aussi longtemps, tu as toujours été le plus … Difficile d’entre nous. Grâce à cette humaine, tu es devenu sans doute meilleur que nous. C’est ce que nous souhaitions, la seule chose que nous souhaitions. Mais nous … J’espérais que tu reviendrais, et que tu déciderais enfin de rester. »
    Sayanel esquissa un sourire.
    « Je n’imaginais pas non plus que les choses puissent aller dans ce sens. Poudlard … » Il grimaça légèrement. « Je pensais que Poudlard ne serait qu’une façon d’entraîner ma résistance. Mais les choses ont changé. »

    Sayanel se souvenait très bien du jour où January lui avait parlé de « l’expérience Poudlard ». Une quinzaine de vampires intégrés dans l’école de sorcellerie comme des humains normaux … Il avait trouvé que ce serait le meilleur moyen pour lui de s’améliorer. A ce moment, il était encore hypersensible au sang humain, même s’il combattait ardemment son addiction. Il ne pouvait plus mêler les deux régimes sans risquer de céder à ses pulsions et de créer des accidents. Il avait donc accepté la méthode « choc » : se mêler à des humains, vivre avec eux jours et nuits, supporter leur odeur et leur présence, tout en sachant que ces humains là étaient parfaitement aptes à se défendre contre lui s’ils venaient à apprendre sa véritable nature. Un challenge pour lui, mais la seule chose qui pouvait réellement le faire tenir. Et il avait tenu. Les premiers mois avaient été une torture, mais il n’avait jamais été aussi prêt de céder que quand il avait rencontré Psyché. Et pourtant, c’était grâce à elle qu’il s’était tant amélioré.
    Combien de fois avait-il faillit planter ses dents dans sa peau sous le coup de la colère ? Elle ressemblait tant à Eleanor que sa seule vue lui donnait des envies de meurtre. Il en avait hurlé, il en aurait pleuré s’il en avait été capable. S’enfuyant pendant des heures dans la Forêt pour résister à l’impérieux désir de la déchiqueter en morceaux comme il avait si souvent rêvé de le faire avec Eleanor …
    Quand la colère s’était effacée, quand ses primaires envies de meurtres eurent disparu, une autre difficulté avait fait son apparition. Psyché, à travers ses ressemblances et ses différences avec Eleanor, était infiniment désirable. Boire son sang avait été le fantasme de Sayanel pendant plusieurs semaines, où il avait joué avec elle, la repoussant pour mieux l’attirer. Elle était toujours aussi agaçante, toujours trop humaine, mais il salivait à sa seule pensée. Et à nouveau, il avait du résister, s’armer de patience et de vigilance.
    Mais la pire des tentations, il y avait succombé. Quand finalement Eleanor s’était effacée, il avait pu goûter au fruit défendu des plaisirs de la chair avec une humaine. Mais à nouveau, il avait du redoubler de précautions. Il la tenait dans ses bras comme une poupée de verre, l’effleurant à peine, n’osant pas la serrer contre lui de peur de la briser. Il n’était plus question de la tuer, il n’était plus question de toucher à une seule goutte de son sang. Mais quand l’ivresse de leurs corps entrelacés prenait le dessus, il n’était plus maître de ses gestes. Elle était pourtant toujours vivante, toujours entière. Bien malgré elle, elle lui avait appris à se contrôler mieux que tout ce qu’il avait espéré.

    ***

    Londres, aujourd’hui

    Sayanel retroussa les lèvres en un sourire carnassier, et ses yeux quittèrent un instant le visage de Psyché pour fixer le bébé, dans ses bras. S’il avait réussi à en faire abstraction jusqu’à maintenant, ses pleurs commençaient à prendre beaucoup trop d’ampleur pour qu’il puisse les oublier. D’instinct, il haïssait cette petite chose braillarde qui était le fruit de l’union charnelle de Psyché avec un autre. Sans réfléchir, il prit une inspiration, sans doute pour pouvoir pousser le soupir agacé qu’il affectionnait tant … Mais il prit immédiatement conscience de son erreur quand l’odeur de Psyché entra en lui … Et l’odeur du bébé. Un frisson violent parcourut sa colonne vertébrale tandis que sa vision semblait se rétrécir pour se focaliser sur le petit être. Sa peau extrêmement fine ne cachait rien des veines où un sang plus qu’alléchant pulsait régulièrement. Le sang de Psyché mêlé à celui de l’autre, le sang d’un être humain, aussi petit soit-il … Il le détestait tellement. Il avait tellement soif. Sa bouche s’était emplie de venin, et ses mains s’étaient mises à trembler de façon incontrôlable. Pendant une fraction de seconde, il n’y eut plus que le tout petit humain sans défenses et le vampire assoiffé. La main de Psyché passant dans le dos du bébé pour tenter de le faire taire sembla ramener Sayanel sur terre, et il cligna une fois des yeux, sonné.
    L’envie de sang était toujours aussi forte, comme un appel impérieux contre lequel il ne pouvait rien. Pourtant, il se força à détourner le regard de sa proie et reporta son attention sur Psyché. Les tremblements qui le parcouraient toujours, et contre lequel il ne pouvait strictement rien tant sa soif était forte, pouvaient sans doute passer pour un signe de colère … Du moins c’était ce qu’il espérait.

    « Je suis venu tenir ma promesse, et je vois que tu as admirablement respecté la tienne. » Lâcha-t-il d’une voix tranchante.

    Il n’en revenait pas de la puissance avec laquelle l’odeur du bébé l’avait frappé. Son esprit avait du mal à se concentrer sur autre chose et revenait constamment sur cette idée fixe : il devait le tuer, immédiatement. Même Psyché semblait être passée au second plan. Il tenta pourtant de se focaliser à nouveau sur elle, invoquant volontairement des souvenirs d’elle qu’il avait soigneusement gardés à l’écart jusqu’à maintenant, en espérant que la douleur le détournerait de sa soif. Mais sa volonté n’était plus aussi forte, à présent.

    ***

    Sibérie, 5 ans plus tôt.

    Plusieurs millions de kilomètres carrés d’une immensité aride et désertique n’avaient pas suffit à garantir la paix au clan des Morienval. Malgré ce que Sayanel avait promis à Akkarin et Lysandre, il n’avait pas préservé sa famille. Certes, il s’était montré assez discret pour qu’aucun humain ne sache jamais ce qu’il s’était passé avec Psyché. Certes, il avait immédiatement quitté l’Angleterre pour ne pas remuer le couteau dans la plaie des sorciers furieux. Il avait prit énormément de précautions pour que son clan ne soit jamais inquiété par les humains, et il avait réussi. Il n’avait pourtant pas prévu que le danger viendrait du côté de ses semblables.

    Les sorciers britanniques étaient en guerre. Le meurtre de Warren, puis sa mise à mort sur une place publique semblait avoir donné aux humains le goût du sang. Sayanel avait cru pendant un moment que les choses s’arrêteraient d’elles même après que le coupable ait été châtié, que la courte mémoire des humains effacerait rapidement les rancœurs. Il devait à présent le reconnaître : les humains étaient plus rancuniers qu’il ne l’avait cru. Tout d’abord, les vampires furent chassés des villes, interdits de séjour sur le territoire avec ordre de ne plus revenir. Mais la bestialité ancrée profondément dans les gènes des hommes ne tarda pas à se réveiller. Oubliant la chasse aux sorcières dont ils avaient été les principales victimes quatre cens ans plus tôt, ils commencèrent à livrer une véritable guerre contre les vampires. Non content de les bannir, ils montèrent des simulacres de procès, puis se livrèrent à des exécutions publiques.
    La folie anti-vampire ne tarda pas à se répandre en dehors de l’île britannique, et l’Europe commença elle aussi à se livrer à la chasse aux vampires. En quelques mois, des centaines de vampires furent exécutés, pour la plupart de jeunes transformés n’ayant pas encore été initiés à l’art de se fondre dans la population humaine. Mais également des chefs de clans, des figures emblématiques du monde vampire.

    En Sibérie, personne n’avait jamais entendu parler de vampires. Les Morienval vivaient en entente cordiale avec les villages voisins, et Sayanel ne s’inquiétait absolument pas que la guerre arrive jusqu’à eux. Dans un certain sens, il avait raison : la guerre telle qu’il l’entendait s’arrêta à Moscou et ne s’enfonça pas plus loin dans les terres russes. Les mois passant, la fureur des sorciers diminua, en même temps que diminuait le nombre de leurs victimes. Les vampires fuyaient, disparaissaient. Leur but atteint, ils se calmèrent peu à peu et cessèrent leurs traques méticuleuses.
    Sayanel rongeait alors son frein : Psyché était sortie de Poudlard depuis presque huit mois, et il ne pouvait toujours pas la rejoindre. Il n’avait pas besoin des suppliques de Lysandre, ni des regards désapprobateurs d’Akkarin pour se rendre compte par lui-même que refaire irruption en Angleterre à cette époque était du suicide. Son visage et son nom étaient connus, il avait fait partie des acolytes de Warren : sa tête devait être mise à prix. Il ne passait pas un jour sans qu’il ne pense au temps qu’il perdait, sans qu’il n’imagine Psyché, seule. Elle devait être furieuse. Il lui avait promis qu’il serait là dès sa sortie, et elle n’apprécierait pas qu’il la fasse attendre. Mais elle devait être au courant de ses raisons, d’une façon ou d’une autre.
    La guerre s’était arrêtée en Angleterre bien plus tôt que sur le continent. Les vampires n’étaient pas si nombreux sur l’île britannique, et la plupart avaient fui en voyant l’ampleur que prenait la vendetta sorcière. Au moins, Psyché n’avait pas pu voir de ses propres yeux les mises à mort des vampires …
    Il fallait donc attendre. Attendre que les humains oublient, attendre pour pouvoir retourner voir la seule personne qui pouvait redonner un peu de lumière à ses jours si ternes. Plus le temps passait, et plus Sayanel se sentait étouffer. Les deux années qu’il s’était données étaient largement passées, et le manque semblait occulter tout le reste. Il pouvait rester des journées entières debout dans le blizzard sans adresser la parole à personne, attendant simplement que le temps passe. C’était dans cette position qu’il avait rencontré le premier éclaireur.
    Il s’appelait William, il était anglais. Ancien ami d’Akkarin, il avait parcouru toute l‘Europe pour les prévenir. Une semaine après son arrivée, la guerre débarquait en Sibérie.

    La guerre menée par les sorciers contre les vampires avait éclaté à cause de Warren, le camarade de Sayanel qui avait eu la mauvaise idée de vouloir mettre une humaine dans son lit. Par sa faute, des centaines de vampires étaient morts, et la paix avec les sorciers avait été rompue. Et si la plupart des vampires s’étaient contentés de fuir en laissant passer la tempête, d’autres avaient cherché des coupables. Mener une guerre ouverte contre les sorciers était absolument impossible : bien plus nombreux, maîtrisant une magie dont ils ne connaissaient que les bases, les combats auraient été inégaux et rapidement terminés. Les coupables les plus évidents avaient donc été écartés … Restaient les autres. Les leaders extrémistes de groupuscules vampires n’avaient eu aucun mal à présenter des arguments de choix. Warren était à la base de la guerre. Mais qui avait eu l’idée de mêler des vampires à des humains ? Qui avait délibérément pris ce risque ? Qui avait été assez fou pour penser que des vampires pouvaient vivre au milieu de sorciers sans être fatalement tenté ? Et qui avait laissé faire Warren sans tenter de l’en empêcher ? De nouveaux coupables avaient été désignés par ceux qui réclamaient leur vengeance. Des cibles de choix, bien plus faciles à traquer et à éliminer que les sorciers …

    Ils n’étaient que dix. Dix vampires assoiffés de vengeance, gorgés du sang des humains qu’ils avaient trouvés sur leur passage. D’après William, ils avaient déjà éliminé cinq des anciens camarades de Sayanel et January. Ils étaient sur la liste pour être les suivants, et la famille Morienval avec. Akkarin avait tenté de leur parler, mais avait très vite abandonné. Les combats avaient commencé bien trop rapidement, pour eux qui n’avaient jamais, ou si peu combattu dans leur vie. Nikolaï fut le premier à tomber, avant qu’ils n’arrivent à fuir vers le sud.
    Pendant trois mois, ils tentèrent d’échapper à leurs poursuivants. Après Nikolaï, ils abattirent Andra dans les steppes de Mongolie, puis Akkarin dans le désert de Gobi. Plus ils descendaient vers les villes, plus il devenait évident qu’ils ne s’en sortiraient pas. Ils avaient réussi à tuer deux de leurs attaquants, mais les autres étaient intouchables, tellement plus forts et plus rapides … La seule solution pour espérer s’en sortir était de se battre selon les même règles. Sayanel n’hésita pas une seconde, retrouvant ses vieux reflexes avec autant de naturel que s’il ne les avait jamais perdus. Tuer un humain, boire son sang, en traquer un autre et se rassasier … Il se sentait invincible. Sa famille était décimée sous ses yeux, et le sang des hommes qui coulait entre ses doigts et dans sa gorge était la drogue dont il avait besoin.
    Malgré ça, il ne put empêcher January de se faire abattre, à quelques mètres de lui. Lysandre, la dernière des Morienval, se battait avec des gestes mécaniques, les yeux vides et le visage fermé. Pourtant elle était redoutable, jaillissant comme un serpent derrière ses victimes, mettant son hypersensibilité à profit pour anticiper les attaques qui la visait. Sayanel, quant à lui, ne pensait plus. Son esprit gardait en mémoire le goût merveilleux du sang des paysans chinois qu’il avait massacré, et c’était la seule chose qu’il retenait. Il tuait les vampires comme il tuait les humains, à la différence près qu’il ne touchait pas à leur sang. Et quand, enfin, il s’arrêta pour regarder autour de lui, il ne vit que sa mère adoptive, prostrée au milieu des cadavres, le corps secoué de sanglots silencieux.

    Lysandre ne lui adressa pas la parole, mais elle le suivit tandis qu’il se dirigeait vers Pékin. Ils y restèrent quelques temps, sans qu’il ne puisse mesurer le temps qui s’écoulait. Ils étaient deux, mais absolument seuls. La douleur terrible d’avoir perdu tous les êtres qui comptaient pour lui était abrutissante, et les jours se succédaient sans qu’il ne les voie passer. Il pouvait rester des jours sans bouger, et soudain s’en aller loin de Lysandre, courir pendant des centaines de kilomètres pour ne plus avoir à supporter son regard. Et en plus de la douleur morale, de la culpabilité, s’ajoutait une soif dévorante. Sayanel se battait contre lui-même pour reprendre son ancien régime et pour épargner les hommes qui croisaient sa route. Chaque fois qu’il posait le regard sur eux, une irrésistible envie de tuer le prenait. Il tuait tous les animaux qui passaient devant ses yeux, et se repaissait de leur sang jusqu’à ce que la nausée le gagne.
    Quand il quitta finalement Pékin, Lysandre ne le suivit pas. Elle avait cessé de le regarder, elle passait des heures sous les arbres, à contempler les fleurs des pommiers. Du bout des lèvres, d’une voix éteinte, elle lui souhaita bonne chance avec Psyché. Les seuls mots qu’elle avait prononcés, les seuls qu’il entendrait de sa bouche avant un très long moment …

    Jusqu’à ce qu’il arrive à Bombai, Sayanel ignorait complètement les jours, les mois et les années qui évoluaient autour de lui. C’est en tombant par hasard sur un calendrier qu’il se rendit compte du temps qui avait passé. Huit ans. Huit ans depuis qu’il avait laissé Psyché. Huit ans depuis qu’il lui avait promis de revenir. Six ans de retard … L’avait-elle au moins attendu ? Il ne pouvait parier dessus. Combien de fois January lui avait-elle répété que les humains étaient inconstants et infidèles ? Il se souvenait de ses moqueries comme si elles avaient eu lieu des millénaires plus tôt. January était morte, tout comme Andra qui avait tout essayé pour lui faire oublier Psyché. Avaient-elles eu raison de tenter de le détourner de son souvenir ? Huit ans, ce n’était rien. Même si une angoisse sourde lui dévorait les entrailles, Sayanel avait acheté un billet pour Londres sans hésiter. Il avait fait une promesse, mais elle lui en avait fait une, elle aussi. Elle lui avait promis de l’attendre.

    ***

    Londres, aujourd’hui

    Difficile de détourner son attention de l’odeur si alléchante. Difficile de faire abstraction de cette envie de tuer, qui prenait lentement le dessus sur tout le reste. Après des années de privations, il avait à nouveau goûté au sang humain, et il avait adoré ça. Ce soir, il était revenu voir Psyché. Elle était la seule personne au monde dont il avait voulu voir le visage. La seule dont la voix pouvait lui faire oublier le massacre de sa famille. La seule qui l’avait fait tenir jusqu’ici, l’empêchant de baisser les bras et de se laisser massacrer pour rejoindre January et Andra. Elle n’avait pas tenu sa promesse et elle avait trouvé un homme pour lui faire des enfants. Un homme pour la rendre heureuse, un humain pour vieillir et mourir avec elle. Mais elle restait celle dont il était éperdument amoureux.
    Les mains toujours aussi tremblantes, Sayanel s’avança et prit le bébé des bras de Psyché. En fermant les yeux un instants, en bloquant sa respiration, en faisant appel à toute la retenue qu’il avait appris à ses côtés, il souleva le petit être et alla le déposer sur le canapé loin de lui. Il se retourna ensuite vers Psyché, et s’avança à nouveau vers elle. Elle était furieuse contre lui, et il était absolument fou de rage contre elle.
    Il emprisonna le visage de la jeune femme dans ses mains et plaqua ses lèvres sur les siennes. Les yeux fermés, il goûta à la saveur de la jeune femme, puis recula brusquement. A présent, il pouvait mourir.

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